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François HERVIEU
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Journal du Kazakhstan

Journal du Kazakhstan

8 juillet - 5 août 2025

113 pages
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  • photos du Kazakhstan

 Il y a presque trente ans, j’étais à Holmavik, un petit village d’Islande, dans les Fjords de l’Ouest. Septembre était bien avancé. Il faisait plus froid qu’à l’accoutumée. L’air y sentait le poisson. J’étais entre deux étapes de mon voyage. Il y avait un vieux poste de radio dans ma chambre d’hôtel. En jouant avec la fréquence, je tombai par hasard sur un morceau de kobyz, cet instrument traditionnel kazakh. Suivaient aussi je crois des morceaux de dombra, et probablement quelques chants diphoniques. Je connaissais déjà bien ces sonorités. Je les écoutais à Paris dans ma chambre sous les toits. Je me disais alors que pour un voyage, il y aurait certainement de quoi faire, à parcourir la région du monde d’où sortaient de tels sons...

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Extrait N°1

Mardi 8 juillet :

 Vol de nuit, de Lyon à Almaty, sans fermer l’œil, gaiement occupé à lire À vau-l’eau, un récit merveilleusement désespérant de Huysmans, où un obscur petit fonctionnaire, ne trouvant que de la gêne en société, voit son existence resserrée entre un bureau sordide et un logis misérable, animé d’une seule quête année après année : dénicher une gargote qui le nourrisse décemment pour trois sous, ce qui l’amène à une perpétuelle errance à travers le Paris des années 1880. Un régal. Que de savoureuses tournures pour exprimer le dégoût d’un plat ! Que de divertissants cheminements pour dire l’ennui des choses ! Que d’inventives trouvailles pour raconter la nullité d’une vie ! Après avoir lu ça, après y avoir reconnu cette délectation amusée dans le pessimisme, comment ne pas voir, dans la conversion de l’auteur à un catholicisme mystique, autre chose qu’une ultime posture, le caprice d’une fin originale, un simple pied de nez à tous ceux qui voulaient le ranger quelque part ?

L’aéroport d’Istanbul, où je fais escale, a fini d’effacer les représentations encore pittoresques que je continuais d’avoir de cette ville et de la Turquie, même s’il ne s’agit évidemment que d’une vitrine. Turkish Airline, le temps d’un vol, démontre elle aussi sa modernité en collant un écran sous le nez de tous ses passagers, les transformant ainsi, de façon pleinement assumée, en sujets standardisés auxquels on infuse des contenus formatés.

 Arrivée à Almaty à 8h15. Bien que prévenu par mon guide Lonely Planet, je me fais joliment floué sur le prix de la course de taxi vers le centre-ville : environ trente euros, au lieu de six normalement. Encore ai-je négocié. La vision du trajet à travers la vitre, avec la rangée de montagnes spectaculairement dressées derrière la ville, atténue toutefois la contrariété. Mais celle-ci est ravivée une fois devant l’auberge de jeunesse où j’ai réservé quatre nuits. Je l’identifie si peu comme telle, de par son apparence extérieure, que je pénètre d’abord dans la minuscule supérette qui la jouxte. J’en réveille la caissière affalée sur son comptoir, laquelle, en fronçant les sourcils, m’indique vaguement du doigt la porte à côté. J’entre donc, franchis une vague courette, ouvre une autre porte, elle aussi dépourvue d’indications quelconques, et constate qu’il s’agit bien là d’un petit hall de réception d’auberge de jeunesse. Personne à l’accueil. Un papier mentionne qu’on sera de retour dans vingt minutes. Après trente minutes écoulées, et deux coups de fil infructueux, je prends le parti de me hasarder un peu dans les alentours. Un agréable petit parc s’étend près de là. Au milieu, trône la cathédrale Zenkov, édifice orthodoxe confinant à la pièce montée. De retour à l’auberge, le réceptionniste est là. Sobre, peu affable, il me rappelle que la chambre ne sera disponible qu’à 14 h, et me permet de déposer mon sac à dos dans un coin.

 Ces deux premières expériences me laissent un sentiment mitigé. Par ailleurs, ma connexion Internet ne fonctionne pas. Heureusement je finis par résoudre le problème, non sans mal, depuis le Wi-Fi d’un restaurant. Ma priorité maintenant est de trouver des cartes topographiques. Il faut avoir en tête que la superficie du pays est égale à cinq fois celle de la France. Les deux seules cartes que j’ai pu trouver à Paris sont une carte générale du Kazakhstan, au 1/3 000 000 ème, et une autre couvrant la moitié sud du pays, à une échelle encore beaucoup trop grande pour qu’elle puisse être utile sur le terrain. Les cartes topographiques sont indispensables pour moi. Les indications de cours d’eau y sont essentielles pour déterminer mes lieux de campement, ainsi que les reliefs et la végétation pour évaluer mes itinéraires. D’après mes informations, la librairie Academkniga comblera mes attentes. Mais s’orienter dans Almaty s’avère rapidement difficile. Toutes les indications sont en cyrillique - russe et kazakh - et toutes les avenues se ressemblent. De plus, quelque chose ici veut absolument me faire passer le nord pour le sud. Après plusieurs fausses routes, je trouve enfin la librairie, assez grande mais d’aspect vétuste. La femme au comptoir, sans parler un mot d’anglais, semble comprendre ce que je cherche. Mais le regard oblique avec lequel elle répond négativement à ma demande est le même que si je lui avais demandé où se trouvaient les tournevis.

 Inutile de raconter la suite en détail. Ce serait du même ordre et sans intérêt. Que je sois guidé par Mappy ou par des passants – de bonne volonté d’ailleurs, et quelque soit ma recherche, notamment une agence d’information sur laquelle je comptais au moins pouvoir me faire comprendre, je ne ferai qu’être renvoyé d’un coin de la ville à un autre, dans la chaleur, avec toutes les difficultés d’orientation mentionnées, pour aboutir à un lieu qui n’existe plus, ou bien à un autre qui n’a jamais existé, ou encore à une sorte de kiosque en forme de boîte, vide et fermé, et dont, même ouvert, je n’aurais probablement pas pu obtenir une information qui m’intéresse. Je ne m’attendais pas à ce que l’anglais soit si peu pratiqué, même chez les jeunes, ni à ce que rien ne soit fait pour faciliter l’arrivée de touristes non russophones. Google Translate est presque toujours le seul recours pour communiquer. Mais les malentendus sont nombreux, et les versions qu’il délivre induisent en erreur plus souvent qu’elles ne traduisent. 

 Épuisé, je prends enfin possession de ma chambre. Les salles de bain de l’auberge demandent elles aussi mon indulgence. Je reste allongé tout l’après-midi, sans vraiment dormir, tâchant de ne pas tirer de conclusions sur la suite de l’aventure. Je ne ressors qu’en début de soirée pour aller au restaurant. La chose positive, aujourd’hui, est de savoir qu’on a ici un vrai repas complet pour six à sept euros, ce qui par conséquent ne me destine pas au sort funeste du personnage de Huysmans.

 

Mercredi 9 juillet :

Sur de vagues indications concernant une supposée boutique du nom de "Vaibiz", où il semblerait que je puisse trouver les cartes topographiques recherchées, je me dirige vers un faugbourg excentré d'Almaty.

...Un bus me conduit en droite ligne sur la grande artère Tole Bi, jusqu’à 7 où 8 km vers l’ouest, ce qui me prend bien quarante minutes. Le long de cette avenue, au moins aussi large que les Champs-Élysées, l’urbanisme évolue vers quelque chose de plus en plus hétéroclite, avec de grands immeubles d’habitation, des centres commerciaux barrés de larges enseignes en cyrillique, des chantiers, des stations-service, des échoppes encombrées de produits débordant sur les trottoirs, et toujours une foule de piétons qui les arpentent. Une fois dépassé un grand lac, le bus traverse des zones périurbaines peu à peu émaillées d’échangeurs autoroutiers, entre lesquels parviennent encore à s’insinuer des petits commerces loufoques, des entrepôts, des bazars de bricolage, des îlots de garagistes… Je descends à la station qui, selon Maps.me, paraît la plus proche de ce «Vaibiz», étourdi par le bruit des véhicules et les passages incessants de piétons et de trottinettes électriques. Je ferai le dernier kilomètre à pied. À vrai dire, il est devenu plus que douteux que je puisse dégoter ici des cartes topographiques de certaines régions du Kazakhstan. Mais je suis de plus en plus séduit par la diversité chaotique de tout ce que j’observe autour de moi, par cette trépidation qui m’échappe, par ces visages typés, par ce dynamisme sauvage, par cette organisation spontanée des choses, et par cette absence totale d’une quelconque volonté de mise en forme harmonieuse. Et ce qui me fait continuer maintenant, c’est beaucoup moins l’objet de ma recherche que le goût de l’observation et de l’aventure, et la perspective d’opportunités photographiques intéressantes.

 Je quitte l’agitation de l’avenue Tole Bi et remonte une rue étroite, bordée de végétation sauvage, sur laquelle débouchent toutes sortes d’activités pas toujours bien identifiables : marchands de pièces détachées de voitures, magasins de bric-à-brac, sorties d’entrepôts, vendeurs de kebab, etc. À gauche, une ultime rue bordée d’arbres et de broussailles semble se perdre dans une zone limitrophe entre l’urbanisation et les terrains vagues : petits pavillons plus ou moins abandonnés, baraques, échoppes informelles de fruits et de légumes, palissades en taule éventrée laissant passer la friche… Ce qui me rassure et me persuade d’aller plus loin, c’est que je continue de croiser des gens qui ne prêtent pas la moindre attention à moi, et dont l’aspect parfaitement décent et « normal » ne correspond pas du tout à la représentation assez inquiétante que j’ai de leur environnement. C’est leur quartier, ils vivent là, et alors ?

 J’approche du bout de la rue et, d’après Maps.me, « Vaibiz » devrait se trouver là. Mais là, se trouve en fait une supérette, assez inattendue ici, mais qui confirme bien que je suis dans un quartier comme un autre. La tenancière m’apporte évidemment la dénégation à laquelle je m’attendais, et me suggère d’aller voir un peu plus loin en face. Il s’agit cette fois d’un petit bâtiment sans étage, d’où sortent des sons mélodieux et exotiques que j’identifie assez rapidement. En passant devant ses fenêtres ouvertes, je vois et entends quelques enfants qui s’entraînent consciencieusement à jouer du kobyz, instrument traditionnel kazakh par excellence. Une école de musique donc. L’autre partie du bâtiment sert apparemment de bureau de poste. J’entre, mais les deux postières n'ont pas davantage entendu parler d’un quelconque "Vaibiz" dans les parages.

 Libéré de mon obsession pour ces cartes, puisque j’ai maintenant abandonné l’idée de les trouver, je n’ai plus qu’à sortir l’appareil photo et à me mettre au travail sur le trajet du retour. Cela me prendra deux heures, tout le long du petit kilomètre qui me sépare de l’arrêt de bus où je suis descendu. Je n’ai plus fait ça depuis des années. Les réflexes sont longs à revenir, et l’incertitude quant aux réactions des gens me rend plus hésitant et timoré qu’il ne faudrait l’être pour ce genre d’exercice. J’essaye, comme toujours, de saisir une présence humaine dans un décor urbain, à l’instant précis où l’un et l’autre sont dans une interaction harmonieuse, et de cristalliser cet instant dans un cadrage adéquat et une composition décisive. Rien de bien original, mais la photographie me semble inépuisable dans cette spécificité-là. Je m’attarde en particulier sur ce qui semble être une sortie d'entrepôt, très animée par un va-et-vient continu de véhicules et d’hommes, avec en arrière-plan les sommets enneigés des montagnes aux pieds desquelles Almaty est construite. L’arrangement correct de l’image, et surtout la disposition équilibrée des éléments mobiles, sont difficiles à obtenir, et mon obstination à photographier cette scène finit évidemment par susciter de la curiosité. 

 Un homme d’une quarantaine d’années m’interpelle - sans aucune agressivité - et me demande pourquoi je photographie ça. Il comprend vite que je ne parle ni russe ni kazakh, mais une autre forme de communication passe entre nous, et après seulement deux minutes, nous finissons par nous serrer la main en souriant et en échangeant nos prénoms. Il s’éloigne, et à peine me suis-je remis au travail qu’il revient me donner, de sa grosse main calleuse, un billet de 100 tenge (environ 0,15 €), avant de s’éloigner aussitôt avec un salut de la main et en me disant avec un accent : « souvenir, souvenir ! »… Je comprends que je me retrouve chargé de garder la mémoire de ce monsieur. Eh bien, Bahat (c’est son prénom), ton vœu est exaucé dans ce journal. Peu après, un autre homme intrigué vient me voir, en m’interrompant à nouveau. J’arrive juste à lui faire comprendre que je suis français. Il pose un doigt sur ses lèvres, semble chercher un nom dans sa tête, et finit par sortir : «Gérard Depardieu !» Je l’invite à poser devant son échoppe de pneus de voiture, dont le jaune sale ressort parfaitement avec sa tenue sombre. Il obtempère de bonnes grâces.

Finalement, je renonce à photographier plus longtemps ma sortie d’entrepôt. Toujours dans ce quartier, commander une brochette dans une gargote a relevé encore d’un exercice de communication difficile, mais j’ai réussi à l’avoir...

Extrait N°2

Dimanche 13 juillet :

Arrivé la veille à Kegen, petit village dans la pointe sud-est du Kazakhstan. Je loge chez l’habitant. Première sortie du matin. Il s’agit de trouver un endroit où prendre un petit déjeuner.


 … Les premières personnes que je croise sont trois vieux alcooliques marchant de façon indécise en crachant par terre. Le soleil est déjà haut et commence à écraser implacablement le village. Toutes les rues sont larges, sans séparation marquée entre la voirie et le trottoir. Les maisons, qu’on ne distingue pas toujours des baraquements, sont très espacées les unes des autres, et les terrains qui les séparent ne paraissent pas avoir d’usage précis. Que des déchets jonchent le sol avec du crottin, et parfois même le cadavre desséché d’un chat, personne ici ne semble trouver quelque chose à y redire. Deux routes principales traversent le village comme deux grandes artères, et se rejoignent en formant le centre-ville, où s’organise donc l’essentiel des commerces. Déjà s’y retrouvent de nombreuses personnes, surtout devant les étalages de fruits et de légumes tenus par de vieilles femmes. Sur ce qui sert de place centrale, sont garés aussi bien des voitures modernes que des camions ou des tracteurs de l’ère soviétique, ainsi que de vieux tacots. Parmi ceux-ci, certains relèvent de la prouesse de mécanicien pour être capables de rouler encore, avec leur carrosserie largement entamée par la rouille et leur tendance à pencher d’un côté. Il est difficile d’identifier vraiment la nature des différents commerces qui donnent sur cette place, tant leur aspect extérieur se rejoint dans un même état de vétusté et d’arrangements bricolés, d’autant que leurs grandes enseignes en kazakh ne veulent rien dire pour moi. Je repère bien deux ou trois établissements qui se présentent comme des cafés-restaurants, mais ils sont fermés. Je reste donc quelques temps indécis au milieu de cette place, passant plusieurs fois devant certaines devantures, sous les regards globalement indifférents des habitants. Un coup d’œil lancé vers l’intérieur d’une cahute, dont la façade muette ne laisse rien deviner, me permet d’apercevoir trois ou quatre tables et un vieil homme assis à l’une d’elles, avec une tasse devant lui. J’entre.

 Une femme m’accueille, comprend que je veux un café, et m’invite à choisir entre deux sortes de grands beignets frits, étalés sur un tout petit comptoir. Je m’installe à une table devant l’entrée, et me vois rapidement servir un café au lait en sachet, déjà sucré, dissout dans l’eau bouillante, ainsi qu’un beignet gras sur une assiette. Et je m’en trouve très content. Non seulement j’ai un petit déjeuner, mais en plus je me vois soudain immergé de plein pied dans la réalité du pays que je voulais connaître. Assis là, je suis donc servi deux fois. Et surtout je ne me sens ni regardé de travers, ni faire l’objet d’un traitement particulier. Comme c’est simple ! 

 Peu après, un vieil homme s’installe derrière moi et discute familièrement avec la tenancière. Puis arrive un couple, que je repère aussitôt comme touristes, comme eux le font de moi. La femme semble complètement abattue de devoir se retrouver ici. Ne trouvant rien à son goût, elle préfère aller s’acheter une banane à côté et revenir à table avec son mari, lequel, ne pouvant apparemment obtenir ce qu’il voulait, s’est contenté d’un thé et d’un beignet. Comme nous nous comprenons du regard, il me demande d’où je viens. En retour, j’apprends qu’ils sont indiens. « - Pas facile de communiquer », lui dis-je avec un sourire. Il acquiesce d’un haussement de sourcil.

 Une fois sorti, j’entrevois encore, dans l’enfilade d’une porte ouverte, des produits alimentaires alignés sur des étagères : une supérette. J’y trouve ce qu’il me manquait. Que demander de plus ? Des touristes arrivant un dimanche matin dans un village français ne trouveraient rien de ce que j’ai trouvé ici. 

 Sur le chemin du retour, je sillonne encore les rues de Kegen pour mieux me pénétrer de cette réalité. Dans l’une de ces rues, une bande de gamins jouent au foot, et n’ont absolument que faire de moi qui passe pourtant cinq bonnes minutes à les photographier en position accroupie.

Aux extrémités du village, les maisons sont de plus en plus espacées, et les ruines de constructions en terre, d’une autre époque, partagent l’horizon désert avec un alignement de pylônes électriques. Sortie de nulle part, une fillette marche d’un pas lent et tranquille, à travers ce décor blanchi de lumière et vide, pour aller je ne sais où. Vision fantastique dont malheureusement je n’ai pas su tirer une bonne image.

 De retour vers 11 heures, je me fais de nouveau happer par mon hôtesse pour la rejoindre dans la cuisine, avec cette fois sa belle-mère, afin de manger un morceau bien sûr. Sous la table, je subis les petites griffures d’un jeune chaton de quelques semaines, jouant à la guerre avec mes chaussettes. Sans la nièce et son téléphone, la conversation est encore plus réduite, mais peu importe, nous communiquons d’une autre façon. J’obtiens même leur accord pour les photographier toutes les deux avec mon portable, même si l’hôtesse, que ma demande a soudain effrayée, fait quelques manières en se désolant de sa tenue et en rajustant sa coiffure. La grand-mère ne fait aucun problème. C’est d’ailleurs la deuxième dont je tire le portrait. Je suis parti pour avoir plus de facilités à photographier les grand-mères que les jeunes filles. Celle-ci est habillée à l’occidentale, simplement, le corps un peu lourd et le visage rond. Ses cheveux gris et courts encadrent un visage silencieux qui exprime une bonté naïve, voilée de résignation et de fatigue. Quant à la femme, dont je n’ai pas réussi à saisir le nom, c’est une bonté confiante et active qu’on lit dans ses yeux, généreuse comme ses joues rondes, et lumineuse comme son sourire. Mais le front et les sourcils n’en révèlent pas moins une ténacité solide face aux obstacles.

 Le mari de mon hôtesse, Dulat, nous rejoint dans la cuisine. Âgé d’environ quarante cinq ans, il est d’une corpulence plutôt chétive mais que l’on devine néanmoins puissante, et a le visage un peu soucieux. Il paraît d’abord moins ouvert que son épouse mais se montre disponible pour les demandes que j’ai à lui faire. Assis côte à côte avec un thé, nous parvenons au bout d’une demi-heure, avec nos téléphones comme intermédiaires, et après pas mal de malentendus inévitables, à nous accorder sur ceci : il me conduira vers 12 heures dans la vallée de Karkara, et viendra me récupérer là-bas mercredi à la même heure. Je passerai alors une nouvelle nuit ici, puis il me conduira jeudi au lac de Tuzkol, où je camperai encore quelques jours, et d’où il viendra à nouveau me ramener ici à Kegen. Au sujet de l’eau, question qui me préoccupe prioritairement, il n’y a pas d’autres moyens selon lui que de l’emporter avec moi. Mais puisqu’il pourra m’emmener en voiture aussi près que possible de mon lieu de campement, je ne devrais pas avoir à la porter, ce qui était mon inquiétude. 

 Une demi-heure plus tard, mon sac à dos est prêt et je le rejoins dans la cour devant son grand 4x4. Il y a déjà installé une bouteille d’eau de cinq litres, ce qui, avec les trois litres que j’ai déjà achetés, devrait suffire.

 Nous partons. Ils embarque aussi un ami sur le chemin. Une fois dépassés les derniers baraquements épars du village, la route continue son partage de la steppe en traçant une ligne large et droite en direction des montagnes, dont les premiers mouvements sont encore à 20 km. Tout n’est qu’étendue et lumière. À mi-chemin, nous passons le petit bourg de Karkara, à la sortie duquel une route plus étroite nous fait traverser des pâturages sans fin, que des chevaux par troupeaux de cent ou plus ponctuent ça et là. Des installations d’élevage, toujours couplées avec des yourtes, s’égrènent de loin en loin tout le long de notre parcours. Parfois des hommes en sortent et nous regardent passer. Nous roulons à présent sur une piste qui longe en zigzaguant la bordure des premières collines, où se dressent les premiers conifères. De façon imperceptible, elle nous engage peu à peu dans un début de resserrement de l’espace, qui correspond au commencement de la vallée de Karkara, quand elle vient s’évaser vers la plaine. La frontière kirghize apparaît alors, matérialisée par un clôturage en barbelé dissuasif. Je réalise que la rivière Karkara coule de l’autre côté et qu’elle me sera donc inaccessible. Une route asphaltée la longe sur l’autre rive, côté kirghize. Notre piste, elle, s’écarte du talweg, nous rendant la rivière et la frontière à présent invisibles. Tracée à flanc de collines et serpentant selon les nécessités du relief, elle devient maintenant caillouteuse et ardue. 

 Dans le creux d’un vallon, apparaît soudain une grande tache blanche et lumineuse, étirée toute en longueur, parfaitement semblable à un névé, mais très énigmatique dans ce paysage dépourvu de neige. Nous faisons un petit écart pour nous en rapprocher. « - C’est du sel », me dit Dulat. Je fais le rapprochement avec le lac salé de Tuzkol où j’irai jeudi. Quant à me faire expliquer le phénomène géologique qui l’a produit, j’y renonce. Nous montons dessus tous les trois et nous nous photographions les uns les autres.

 Au fil des kilomètres, les pentes s’inclinent davantage, les masses montagneuses s’élèvent, et les boisements éparpillés de conifères flanquent le paysage d’une multitude de petits cônes pointus et sombres. Nous passons devant un creusement de la montagne où gît un modeste lac entouré de zones humides. L’endroit me paraît bien. Dulat me propose toutefois de continuer un peu. Mais quelques centaines de mètres plus loin, au détour d’un virage, la vue surplombe à nouveau la frontière kirghize et la rivière Karkara, dans un élargissement de la vallée où l’on a trouvé bon d’implanter tout un ensemble de lotissements et de yourtes modernes, rationnellement alignées sur près d’un kilomètre, induisant des morceaux de montagnes éventrées pour les besoins de terrassements. Je demande donc à Dulat de revenir près du lac.

 Le trajet nous a pris deux heures. S’ensuit une négociation sur le tarif de la course, que j’étais très loin d’avoir prévu aussi élevé : 160 € l’aller-retour, que je réduis finalement à un peu plus de 100, marché que nous concluons par une poignée de main. Je l’attendrai donc ici même mercredi à 12 heures. Et ils repartent.

 Les rives du lac sont trop humides pour y planter la tente. Elle y serait de toute façon trop en vue depuis la piste. Un talus d’une quinzaine de mètres de hauteur le surplombe. Je fais mon installation là-haut, au milieu de gentianes et de toutes sortes de plantes suffisamment dressées pour cacher la tente, sans pour autant masquer la vue sur le déroulement des montagnes. À cent mètres en retrait, il y a une yourte blanche à côté d’un petit corral. Elle est fermée et semble ne servir qu’occasionnellement, en lien avec l’élevage de chevaux. 

 Me voici donc enfin seul et libre, au milieu de la nature sauvage, dans le cœur de l’Asie centrale. Je n’ai pas de grandes ambitions de randonnées cette fois-ci. Non seulement je n’ai pas de cartes adaptées, mais la hauteur de la végétation dans la prairie, qui dépasse parfois ma taille, ne se prête pas à la marche. Quant à l’application Mappy.com, elle s’avère finalement ne pas fonctionner hors connexion. J’ai plutôt le projet de m’imprégner calmement du site et de consacrer du temps au journal. Après un peu de repos, je descends explorer attentivement les rives du lac. On devine qu’il a été plus grand d’au moins vingt mètres. En marchant sur ses abords, le sol tremble, ce qui indique la présence de radeaux végétaux, ou « tremblants », qui peu à peu s’étendent sur la surface et, au fil du temps, produisent derrière eux un atterrissement du plan d’eau. En souvenir de ma série Paludes, je photographie les matières vaseuses qui tapissent le fond de l’eau. Puis je gravis de quelques mètres la pente boisée qui s’élève de l’autre côté du lac. Un ruisseau clair en descend sur un lit de cailloux. J’aurais donc pu utiliser celle-ci finalement, sans emporter toutes ces bouteilles. En terminant mon tour, j’aperçois deux rats musqués glissant sur l’eau sans me voir, leur tête émergeant de la surface. Pendant que je photographie des troncs d’arbres immergés, un 4x4 s’approche et marque l’arrêt. Quelques personnes en descendent pour jeter un coup d’œil au lac, avant de repartir rapidement. Plus tard, ce sont des pêcheurs qui resteront là une heure ou deux. Heureusement, ma tente est hors de vue et je ne risque pas d’être dérangé. 

 Revenu là-haut, je passe un long moment assis à regarder le paysage. En face de moi, derrière la vallée de Karkara occultée par des collines, s’étire en un vaste panorama la partie kirghize de toutes ces montagnes, qui s’élèvent ici entre 2000 et 3500 m d’altitude, depuis la droite vers la gauche. Des hérissements de sapins sombres, de place en place, recouvrent leurs pentes et les animent d’un joli graphisme. Je regrette un peu d’avoir à supporter la vue sur la piste qui malheureusement balafre le premier plan de ce panorama. Derrière moi, la vue sur la partie kazakhe est limitée à la première ligne basse des montagnes, presque entièrement boisée, qui se dresse à seulement quelques centaines de mètres de mon campement, si bien qu’elle cache les plus hauts sommets, lesquels restent à imaginer.

 Je dois reconnaître que si l’on m’avait télé-porté ici les yeux bandés, j’aurais certainement dit en les rouvrant que nous étions dans les Alpes ou dans les Pyrénées. Seule la yourte derrière moi, et d’autres à peine visibles disséminées du côté kirghize, me rappellent où je suis vraiment. Déjà sur le trajet tout à l’heure, quand j’ai vu que notre piste ne suivait pas le cours de la rivière, mais qu’elle s’en écartait en s’insinuant entre les plis de la montagne, j’ai compris que nous n’atteindrions pas cette partie de la vallée que j’avais tant convoitée pendant mes recherches. La vallée de Karkara que je visais, plus vaste et plus sauvage, plus haute et d’un caractère plus grandiose, plus typique aussi de cette région du monde, doit commencer à une vingtaine de kilomètres en amont de la rivière, peut-être du côté kirghize. Le manque de carte précise ne m’a pas permis de situer cette partie de façon sûre. Mais dans tous les cas je n’aurais probablement pas pu y aller car, côté kirghize, un visa m’aurait manqué pour passer la frontière, et côté kazakh, me faire conduire là-bas aurait été difficile, voire impossible. À pied, en longeant la rivière, cela serait certainement faisable. Mais je ne me lancerai pas dans cette aventure sans une meilleure préparation. Peu importe, l’essentiel est d’être là, de sentir que je suis là, au beau milieu de l’Asie centrale, et de me rendre disponible à tout ce qui m’entoure, en laissant advenir la rencontre avec la nature, de sa manifestation la plus intime à sa manifestation la plus sublime, confiant dans l’action du temps qui seul pourra m’offrir ces occasions de rencontres, de révélations peut-être, dont l’ignorance où je suis pour l’instant est déjà source de plaisir, pour toutes les possibilités de surprises qu’elle ouvre devant moi. Une vie toute prévisible en effet n’est pas une vie. C’est un programme informatique, et c’est peut-être celui qu’on nous destine. 

 

 


Lundi 14 juillet :

 Il a fait assez froid cette nuit. Un beau clair de lune veillait sur les montagnes. 

 Mon installation n’est pas très confortable, et avec le jour qui dès 5h envahit la tente, je n’ai pas pu bien dormir. Peu importe, je suis là, devant cette grandeur simple, sans obligation, sans autre projet que de voir la journée s’écouler tranquillement. Je passe toute la matinée assis dans l’herbe à écrire le journal. 

 L’orage a grondé au loin et les sommets étaient assombris. Puis les nuages se sont levés et les montagnes ont réapparu. 

 Journal encore jusqu’à 14h. 

 Je commence alors un petit tour qui, sans m’éloigner de plus de 200 m, me prendra trois heures. Je me suis intéressé aux fleurs d’ici, que j’ai photographiées, une espèce après l’autre, parfois couché à plat ventre dans l’herbe. J’ai pu photographier aussi une grosse sauterelle et une petite grenouille. J’ai rempli ma gourde au ruisseau. J’ai vu une fourmilière ayant investi une souche de fond en comble. J’ai vu peut-être un aigle tournoyer dans le ciel. J’ai vu des passages de chevaux entre les arbres. Et des bouteilles en plastique abandonnées un peu partout. 

 De retour à 17h, je me suis remis au journal sous la tente, car il a commencé à pleuvoir. La pluie a cessé quand il était l’heure de manger. Elle a repris abondamment le soir, quand j’écrivais. Elle a continué encore toute une partie de la nuit. Le sol martelé m’a signalé que des chevaux passaient. 

 

 

 


Mardi 15 juillet :


 Ce matin le temps est splendide. La pluie a ravivé les couleurs et purifié l’air. La plus grande partie de la journée a encore été occupée à l’écriture de ce journal. C’est peut-être idiot de consacrer autant de temps et de se donner autant de mal pour raconter et décrire des choses qui ne sont peut-être que des détails sans intérêt. Mais il me semble que tout ce que je choisis d’écrire a son importance et mérite d’être exprimé. Plus il y aura de détails et plus ce voyage prendra du sens. Si je ne le faisais pas, quelque chose serait perdu. L’oubli engloutirait tout. Or il faut qu’il reste quelque chose. Cela vient peut-être de ce défaut humain de vouloir tout appréhender et conserver pour soi, comme si cela devait nous faire vivre plus longtemps. Si nous avions moins de mémoire, nous aurions moins ce besoin de garder la trace des choses, et nous nous laisserions vivre, tout simplement. Ce serait peut-être mieux à bien des égards. Mais nous sommes humains, et la possession nous définit, que ce soit la possession des choses, du savoir, de l’espace ou du temps. D’une certaine manière, l’artiste veut posséder le temps. Représenter le monde, la vie, les émotions, c’est vouloir retenir leur écoulement, les figer dans une forme, une image ou des mots. Et si possible, les figer en façonnant cette forme, cette image ou ces mots, de telle manière que notre marque personnelle, nos traits s’y impriment. Ainsi, non seulement ce que nous représentons sera immortalisé, mais nous-mêmes avec. 

 Revenons aux détails : aujourd’hui, j’ai grandement amélioré mon confort. Manger assis par terre, passe encore. Mais écrire ainsi pendant des heures, sans savoir comment poser son cul et ses jambes pour ne plus avoir mal, surtout à 56 ans, ce n’est plus possible au bout d’un moment. Je suis donc allé voir ce matin près de la yourte, à 100 m à côté, si je ne trouverais pas quelque chose qui puisse me servir de banc. Et j’ai trouvé un grand sceau en plastique et un bout de planche qui, mis l’un sur l’autre, ont parfaitement fait l’affaire.

 Et c’est assis sur ce banc qu’en milieu de journée, alors que je sirotais mon café, j’ai eu une authentique apparition. En levant les yeux j’ai vu, venant de la yourte, une tête qui dépassait des hautes herbes et se déplaçait en ondulant dans ma direction. Assez vite, j’ai reconnu la posture d’un cavalier, puis le cheval qui allait avec. Il s’approchait tranquillement, en fendant la masse des gentianes et des grandes plantes qui font ici l’effet d’un champ de maïs, tant elles sont hautes. Il a stoppé son cheval à quatre mètres devant moi, en terrain dégagé, et du haut de sa monture il m’a regardé. Si la scène s’était produite il y a cent ans, l’apparition n’aurait pas été différente. Toute sa dégaine, son teint hâlé, son allure, semblaient venir d’une autre époque. Son cheval, petit et noir, était sale et transportait un nuage de mouches.

 Après lui avoir fait un discret salut de la tête, sans retour de sa part, j’ai dit : « - zdravstvuyte » (bonjour, en russe). Il m’a répondu, en prenant une grande inspiration et en balayant le paysage du regard : « - Salam Aleykoum ». Après un silence, je lui ai fait comprendre que je ne parlais ni russe ni kazakh et que j’étais français. Il a hoché la tête. D’un geste, je lui ai demandé si le terrain était à lui. Il a encore hoché la tête, en pointant du doigt aussi la yourte. Silence. En mimant, j’ai expliqué que je remettrai le sceau et la planche où je les avais pris. Il a eu une expression et un geste de la main pour dire que ce n’était vraiment rien. Encore un silence. « - Krasiva (c’est beau) ! » ai-je dit en montrant les montagnes. Il a hoché la tête de façon plus marquée. « - Adin (seul) ? » dit-il avec un doigt levé. « - Da », répondis-je. Et j’ai ajouté après un moment, toujours en m’aidant de gestes, que je repartais demain à Kegen. Il a semblé satisfait, a dit : « Davai (allez) ! », a fait tourner sa monture et il est reparti. Ce n’est qu’à ce moment que j’ai vu qu’il était accompagné d’un gros chien, brun comme un ours, couché tout ce temps par terre. Quelques minutes plus tard, je l’ai vu remonter la piste avec son cheval et son chien, toujours d’un pas tranquille. Je me suis alors rappelé l’avoir vu la descendre hier. 

 Quel moment ! J’avais eu devant moi la figure ancestrale du cavalier kazakh, fier, regardant l’horizon. Il aurait pu être un compagnon de Gengis Khan. Je n’ai pas eu l’audace de le photographier, même si j’y pensais à chaque instant. Mais il aurait été difficile de ne pas paraître offensant ou vulgaire dans cette circonstance. De toute façon, cette image-là ne s’oubliera pas. 

 Je cesse d’écrire à 15h30 et me prépare pour essayer d’atteindre le sommet d’une haute colline qui se dresse derrière moi, depuis laquelle, dès mon arrivée, je me suis dit que de nouveaux grands paysages seraient peut-être visibles. Je remonte d’abord le cours du ruisseau en me frayant un chemin à travers la végétation haute. Un cadavre de poulain gît dans l’herbe, où ses entrailles desséchées se répandent en circonvolutions. Je photographie les grandes fleurs dressées comme des cierges, et dont la verticalité rappelle le rythme des sapins qui pointent à l’arrière-plan. Des petites orchidées apparaissent dans des zones humides. Des souches renversées forment des sculptures grotesques. La pente s’inclinant de plus en plus, j’avance en traçant des zigzags entre les buissons de genévriers. Plus haut, je traverse des boisements épars de conifères. Souvent la voie est déjà tracée par le passage des chevaux qui ont rabattu les grandes herbes. Déjà de nouveaux reliefs surgissent au loin, laissant augurer d’autres plus grands encore si je continue à monter. Deux grands rapaces tournoient au-dessus de ma tête. Ils ont bien des allures d’aigles, mais leur envergure ne me semble pas assez grande. 

 Le sommet de la colline se dresse cent mètres plus haut. À mesure que j’en parcours l’arrondi, slalomant entre les massifs de genévriers et les derniers bouquets d’arbres, la prairie se fait moins haute et plus facile à arpenter. Enfin, la courbure du terrain s’adoucissant avec les derniers mètres, une vue que je n’avais pas imaginé se révèle en quelques instants sous mes yeux, dans un déploiement de presque 360 degrés. 

 À l’est d’abord, le massif montagneux où j’ai basé mon campement apparaît ici dans toute son ampleur, jusque là invisible, avec ses vastes prairies constellées de sapins, où de place en place on devine des troupeaux de chevaux en liberté, et ses sommets rocailleux autour de 3500 m d’altitude. Succède alors une enfilade d’autres massifs qui s’échelonnent en profondeur, les uns derrière les autres, vers le nord, jusqu’à des distances inappréciables, tandis qu’à cent mètres au premier plan, deux pins très hauts s’élancent vers le ciel comme des colonnes sombres, tels des cyprès de Van Gogh, structurant l’étendue en une composition rigoureuse. Et chacun de ces massifs décline ensuite lentement vers l’ouest, en soubresauts de plus en plus faibles, jusqu’à laisser la steppe investir entièrement l’espace dans toute sa radicalité horizontale, étendue jaune, étalée comme une mer, où parfois l’on discerne le tracé rectiligne d’une piste et les points blancs de rares yourtes. Karkara, puis Kegen à trente kilomètres, se devinent aux petites altérations qu’elles mettent dans cette vaste uniformité. Plus loin que la steppe encore, à la limite du ciel, quelques derniers mouvements de relief s’étirent par intermittence le long de l’horizon, si pâles que leurs contours se dissolvent dans la lumière. Puis, après avoir enfin développé toute son amplitude, la steppe cède à nouveau le champs aux premiers redressements du socle, aux premières collines alanguies, précédant de nouveaux massifs montagneux qui, dans leur enchaînement rythmé vers le sud, conduiront à la vallée de mon campement. Et comme pour alléger toutes ces imposantes grandeurs, un parterre de mille et une fleurs délicates, se balançant gaiement ici dans la prairie, disséminent avec facétie leurs notes jaunes, oranges et mauves. 

 Oui, je l’ai donc prise, cette beauté, avec des images et des mots, pour la revivre encore plus tard, humain incapable que je suis de ne vivre qu’une fois pleinement les choses. La bonne nouvelle, c’est que ma manière de prendre ne corrompt pas, elle laisse les choses continuer d’être ce qu’elles sont. Et avec de la chance même, elle retardera peut-être un peu leur fin et la mienne. 

Extrait N°3

Samedi 19 juillet :


Lac salé de Tuzkol, à 30 km de la frontière avec le Xinjiang chinois. Deuxième nuit de camping sauvage.

 … Levé peu avant six heures. Après un nouveau passage par la ferme abandonnée afin d’en terminer l’inspection, je pars faire le tour du lac. Un troupeau de chevaux et un autre de vaches hésitent à se mélanger dans la prairie. Mais la gente équine peu à peu se détache. Quelle lumière, le matin ! Douce, mais quand même vive, et avec ce qu’il faut de brume encore dans les lointains pour nimber le paysage d’une légère irréalité. Et ces chevaux à la robe mordorée, qui l’air de rien avancent, l’échine courbée sur l’herbe tendre, et qui de leur nonchalance animent l’immensité verte étalée de toute part, à peine inclinée pour ne pas être monotone, et même doucement rythmée au fond par deux collines basses et incurvées. Un mot suffit pour dire tout ça : liberté.

 L’enchantement est continu. Chaque pas infléchit subtilement, à hauteur d’homme, le jeu des lignes que le contour du lac dessine, formant ainsi d’amples arabesques en évolution constante. Et la qualité plastique de chaque surface, des plages grises et craquelées, des tapis de salicorne rouge, des étendues de joncs au graphisme fin, emplit la vue de champs colorés et de matières si délicates ! J’avance à présent sur la presqu’île étirée au bout du lac. Je suis alors entouré d’eau. Au milieu du miroir donc. Si je regarde au loin vers les bords du miroir, la ligne d’horizon n’est plus ce qu’elle doit être. Elle ne sépare plus le monde, elle le double. De la surface inaltérée naît l’impeccable copie. Et je vous jure que la tête à l’envers, on irait tout droit se noyer ! Je la garde bien posée sur les épaules, et pourtant je ne vois partout que des chimères : corps de calamars allongés de quelques vertèbres et finissant en nez d’hippocampe. Kaléidoscopies horizontales : que des monstres de symétrie. 

 Sorti de la presqu’île, la plage de boue grise s’élargit. Ses parties les plus éloignées de l’eau, séchées par le soleil, ressemblent à de l’argile durcie, et tout ce qui est passé par là a son empreinte moulée, bétail ou oiseau. Intouchées en revanche, elles sont lisses et fissurées, et on marche dessus comme sur du béton. Sur leurs parties humides, on s’enfonce dans une matière noire, de densité épaisse mais de texture fine. L’âpre odeur de saumure est ici omniprésente. Elle fait un certain écho avec les os d’animaux qui traînent un peu partout sur la boue sèche, et qui rappellent que toute cette beauté environnante n’est pas un paradis, mais bien le monde réel. 

 Je commence à longer la rive opposée à mon campement. Plus droite, plus large, elle est plus monotone. Vu depuis l’autre côté, on ne se doute pas que de la rive aux collines, il y a ici deux ou trois kilomètres de largeur de prairie, tant la perspective raccourcit les distances. Vers la partie nord, la charge de sel dans l’eau paraît beaucoup plus importante. On le voit faire surface, se séparer de la boue sombre, et s’organiser en une broderie de fractales blanches, sur plusieurs dizaines de mètres de long et un mètre de large. Cela ne paraît pas gêner les chevaux et les vaches qui se regroupent un peu plus bas, chacun dans son troupeau respectif. Ni les oiseaux, très nombreux.

 La matinée touche à sa fin. La lumière devient zénithale. Elle écrase déjà les choses. Et la chaleur commence à peser. Le même lac, mais deux sensations. Ici, le bétail est immobile, les pieds dans l’eau ou dans la boue, n’agitant que la queue et le cou, contre les mouches. Ici, on sent l’étau du soleil. On sent le désert malgré l’eau : un morceau de carrosserie rouillée, jonchant le sol au milieu de nulle part ; un cadavre de cheval encore en chair, à moitié pris dans la mélasse saumâtre, la peau couverte de boue séchée ; un veau solitaire essoufflé, cherchant dans quelle direction aller. Après une pause, je continue la boucle, versant parfois de l’eau sur ma casquette. Je tente encore, tant bien que mal, de photographier les oies, les grues, et les huîtriers pies. La boucle se referme par une autre presqu’île, mais plus grande, et que surmontent quelques collines rocailleuses. Je les gravis pour avoir encore une nouvelle perspective d’ensemble sur le lac. Mais la lumière ne permet rien. Je redescends et trouve, derrière un gros rocher saillant, la première ombre de la matinée. Je m’y rafraîchis quelques minutes avant de rejoindre directement mon campement, vers 13 heures.

 Huit cents mètres avant celui-ci, j’aperçois deux gros véhicules qui sortent de la vallée située juste derrière. Ils traversent la piste, s’engagent dans la prairie, passent très près de mon installation - ce qui m’alerte un peu, puis continuent tout droit jusqu’à la plage de boue.

 Une fois rentré sous la tente, j’ai sous les yeux, à environ cent mètres, leurs sept ou huit occupants, dont au moins une femme et deux jeunes enfants, qui barbotent gaiement dans l’eau boueuse du rivage. C’est leur dernier instant de bonheur, pour cet après-midi. 

 Quand il s’agit de partir, l’un des véhicules patine, s’enfonce dans la boue, et enfin s’immobilise. Ce qui était relativement prévisible. On pousse, on fait vrombir le moteur : rien à faire. Même de loin, les corps paraissent dépités. Une heure plus tard, je les vois relier les deux véhicules avec une sorte de sangle, probablement bricolée entre-temps. Après plusieurs tentatives, ça marche ! Ils peuvent enfin partir. Tout à leur joie, ils traversent la prairie hardiment et disparaissent derrière un léger renflement du terrain. Quelques secondes plus tard, les mêmes vrombissements résonnent : le deuxième véhicule s’est maintenant embourbé dans une zone humide, à peine 200 m après le premier enlisement. Eh oui ! Depuis une voiture, on ne repère pas aussi facilement qu’à pied les différences de terrain. Pourtant, la première imprudence aurait dû leur servir de leçon et les inciter à ne pas s’aventurer sur une autre trajectoire que celle par laquelle ils sont venus. Mais la sensation de liberté, ça grise ! L’affaire est grave cette fois. Forcer, pousser, tracter, plus rien ne marche. Un enfant pleure. Une personne s’éloigne du groupe et va méditer la situation accroupi devant le lac. Les aider, moi ? Je suis occupé à écrire mon journal, assis sur ma petite bute. Et de toute façon, que pourrais-je faire ? Et puis une telle bêtise ne m’inspire pas beaucoup de compassion. Cela dure ainsi encore deux heures au moins. Évidemment, pas de connexion ici pour appeler de l’aide. Finalement, la voiture en état de marche rejoint la piste pour – j’imagine - aller chercher de l’aide au premier village venu (mais pourquoi ne l’ont-ils pas fait plutôt ?). Rencontrant sur son chemin un autre gros véhicule de touristes, la demande d’assistance est communiquée, et les deux rejoignent la voiture embourbée. Sans plus de succès. Le deuxième véhicule ne parvient pas davantage à les tirer d’affaire.

 Je passe la suite. Des allers et venues des uns et des autres, auxquelles je ne comprends plus grand-chose. En tout cas, aucune dépanneuse, aucun tracteur. Juste un peu d’orage et de pluie. Puis, en toute fin d’après-midi, après plus de cinq heures de galère, la voiture enlisée se trouve sortie de son marécage, sans que je sache comment. C’est alors que les deux s’installent pour la nuit dans la vallée juste derrière moi, à seulement cinquante mètres dans mon dos. Et pendant qu’en soirée je pars photographier les chevaux sur la rive du lac, dans cette lumière exceptionnelle d’après l’orage, un drone se met à bourdonner au-dessus de ma tête. Leur jouet, je suppose. Pour résumer, moi qui me félicitais que personne n’ait eu le goût de l’aventure assez poussé pour venir ici troubler mon ermitage contemplatif, j’ai eu droit aux plus beaux imbéciles venus exprimer leur conception de l’amour de la nature précisément là, d’abord à ma gauche, puis sous mes yeux, puis à ma droite, et qui ont fini par s’installer derrière moi. La présence de la femme et des enfants m’a rassurée dans la mesure où, s’il n’y avait eu que des hommes, l’état d’esprit que je pouvais supposer deux, d’après ce que j’avais vu, aurait pu être inquiétant pour moi. Mais la nuit sera finalement calme.

 J’ai pu faire un feu en soirée. J’avais repéré quelques vieux morceaux de planches éparpillées dans l’herbe autour de la tente. Pendant qu’elles brûlaient, je pensais : l’arbre dont elles proviennent, d’où venait-il ? Puisqu’ici il n’y en a pas. Quelles mains en avaient fait des planches? À quoi ces planches avaient-elles servi quand elles étaient assemblées? Avaient-elles été un meuble, une cloison, une charrette?… Utilisés par qui ? À quelle maison avaient-elles appartenu ? Qui était celui qui les avait désassemblées, puis fracassées ? Et comment les morceaux s’étaient-ils retrouvés répandus loin de tout dans la prairie ? Une histoire des objets donnerait un matériau narratif d’une richesse absolument inimaginable. Pour ces planches, l’histoire se termine ce soir. Et dire que son ultime protagoniste est venu d’un autre bout de la planète pour y apporter, sans y réfléchir, sa conclusion !

Extrait N°4

Lundi 22 juillet :

Après mon séjour dans le sud-est du Kazakhstan, ne pouvant contourner le lac Balqash, je repasse par Almaty afin de me rendre en avion à Karaganda. Mais rejoindre l’aéroport s’avère plus compliqué que prévu. Après l’échec des taxis, je tente le bus. Or son point de départ est introuvable.

 … Alors que je demande autour de moi où se trouve le départ de la navette, un gars d’environ 25 ans, dont l’allure quelque peu brinquebalante le situe dans les marges, quelque part entre le normal et le bizarre, me propose de me conduire directement à l’aéroport. Je prends le risque. Bien que jeune, de type non asiatique, il semble aussi marqué d’expérience qu’un homme de quarante ans, mais de cette expérience issue de la débrouillardise et de l’instinct vital, plus que de celle d’un parcours réglé. Je monte dans son véhicule, un modèle inconnu et d’une autre époque, étroite boite de fer chargée de tous les signes de sa vie instable et désordonnée. Pendant tout le trajet, il tient une conversation téléphonique très animée, plutôt joyeuse, avec un ami, répétant la même expression kazakhe un nombre de fois incalculable. Littéralement, la répétition de ces quelques mots a dû constituer au moins un cinquième de tout le flot de paroles débitées pendant la demi heure du trajet. Juron ? Exclamation locale ? Aucune idée. Le ton et le style du personnage me feraient penser à une injure extrêmement grossière mais amicalement adressée à un pote. Par précaution, je vérifie régulièrement sur mon téléphone si la direction que nous prenons est bien celle de l’aéroport. C’est le cas, et finalement l’homme m’y dépose pour un coût dérisoire, en m’adressant même un fraternel « good luck ! » en partant.

 Mon vol est à 19h30, mais l’heure d’enregistrement n’est toujours pas affichée à 18h30. Le jeune homme préposé à l’emballage des bagages – le mien lui paraissant sujet à l’être – me fait alors réaliser que mon téléphone a pris la fantaisie d’avancer d’une heure aujourd’hui, pour une raison inexplicable. Depuis au moins ce matin, je suis en avance d’une heure et je le découvre maintenant. Si son caprice avait été de retarder d’autant, il n’y aurait pas eu de départ pour Karaganda ce soir.

 Une fois les complications de l’enregistrement passées, je me relâche un peu dans un hall. J’attends, soulagé, l’heure de l’embarquement lorsque, après un instant de flottement, je réalise que mon nom vient d’être prononcé par le haut-parleur de l’aéroport, de manière plus ou moins reconnaissable, à l’exclusion de toutes les paroles autour. À cet instant, j’en déduis spontanément que l’heure indiquée par mon téléphone est en réalité exacte ; que ce sont les panneaux d’affichages qui retardent, ce qui peut paraître étrange, mais finalement pas si étonnant pour un pays où l’approximation semble être un mode de vie ; et que par conséquent l’on m’attend en ce moment-même pour le décollage. 

 Je cours aussitôt vers la porte d’embarquement, que je découvre fermée. Un agent me confirme que je suis bel et bien en avance pour ce vol, et me conseille d’aller plutôt me présenter à la sécurité. En effet, on m’y attendait. Mais j’ai compris avant qu’ils ne m’expliquent : la bouteille de gaz, pour mon réchaud ! Je l’avais laissée dans mon sac à dos. On m’emmène au local de la sécurité. Là, on me fait ouvrir l’emballage du sac et retirer la bouteille métallique, aussitôt jetée dans une poubelle. Mais ce n’est pas fini. Ils recherchent aussi ma batterie externe, que le règlement local interdit dans la soute à bagage. Je suis au demeurant traité de façon tout à fait correcte par les agents. 

 Enfin je vole, et survole même, la steppe, le lac Balqash et quelques montagnes, pendant une heure et demie, et dans un crépuscule d’altitude où le monde se divise en une partie basse, grisâtre et obscure, et une partie haute, jaune orangée. 

 À Karaganda il fait nuit. Le taxi, après avoir déposé d’autres clients, me conduit à l’adresse indiquée sur mon mail de réservation : un portail miteux de vieil immeuble dans une cité sombre et glauque. Il y a un interphone, mais je ne sais pas sur quel nom appuyer. Lui-même perplexe, le chauffeur de taxi prend l’initiative d’appeler d’abord le numéro de téléphone indiqué sur la réservation. Puis il appelle une de ses amies qui parle plus ou moins anglais, afin que celle-ci puisse me traduire ce que l’autre lui aura dit. La réservation semble bien concerner un appartement situé à cette adresse, mais elle aurait été refusée, sans explication. Pourtant les mails reçus de Booking ne m’en informent pas explicitement, même si je me souviens avoir reçu un message traduit de façon absurde par une Intelligence Artificielle. Me voyant dépité, mon taxi me propose, toujours par l’intermédiaire de son amie, de me conduire vers un hôtel. 

 Grâce à lui donc, que j’ai remercié chaleureusement, je me suis retrouvé vingt minutes plus tard dans la très belle chambre, quoique standard, d’un agréable hôtel de luxe, dans le centre-ville de Karaganda, pour 48 euros seulement. 

 Ne jamais croire que l’infortune est une destinée, ni le contraire.

 

 


Mercredi 23 juillet :

Après une matinée consacrée à trouver une location de véhicule, afin de pouvoir mener à bien mon projet photographique dans les steppes autour de Karaganda, je me promène un peu dans cette ville au lourd passé.

  ...Karaganda est né dans les années 1930 d’un des plus importants camps de travail soviétiques. On estime que près d’un million de personnes y sont passées jusqu’aux années 1950. Le projet consistait, sous prétexte de protéger la société communiste contre les délinquants supposés la menacer - comme par exemple en ne dénonçant pas un membre de sa famille qui aurait éventuellement tenu des propos déviants par rapport à la ligne générale -, de faire travailler gratuitement, et dans des conditions désastreuses, le plus grands nombre de personnes possible afin d’exploiter les mines de charbon locales. Ce qui supposait qu’il fallait faire travailler de la même manière d’autres personnes pour bâtir la ville abritant ces travailleurs, et encore d’autres personnes – ou les mêmes à tour de rôle – pour nourrir tout ce monde par des travaux d’agriculture et d’élevage, tous étant pareillement prisonniers. On parlait d’un état dans l’état, avec les dimensions corollaires : 300 km sur 200 km. Des dizaines de milliers de morts au final. Mais leur comptabilisation n’était pas rigoureusement tenue, une unité de personne n’ayant aucune valeur. Seule comptait la masse. 

 La Karaganda actuelle a commencé à être bâtie à partir des années 1960, à l’écart de l’ancienne qu’elle a vite supplantée. Aujourd’hui, dans cette ville impersonnelle de 500 000 habitants à majorité slave, aux rues larges et aérées, aux bâtiments spacieux et parfois modernes, on voit de grands centres commerciaux à peu près identiques à ceux de reste du monde, des illuminations décoratives la nuit, des monuments de mauvais goût, des universités et des théâtres, des hôtels de luxe, et des femmes élégantes et un peu altières qui se pavanent dans les galeries marchandes. Je le sais car j’ai passé une bonne partie de l’après-midi à travailler au journal dans un café au milieu de l’une de ces galeries. 

 Quant au repas du soir, je l’ai pris dans le même petit fast-food qu’hier, à côté de l’hôtel, tenu par les deux mêmes filles à lunettes, toutes deux s’ennuyant à mourir tant il était désert, l’une, timide, l’épaule penchant d’un côté et ayant l’air de ne jamais savoir quoi faire ni comment le faire, et l’autre, froide, avec un peu d’acné sur le visage, semblant assurer le fonctionnement de la boutique, mais donnant aussi le sentiment d’avoir, à seize ans, intégré l’idée que sa vie ne serait que travail, et qu’il faudrait tenir bon, sans joie. 

Extrait N°5

Dimanche 27 juillet :

Au milieu de la steppe, à 100 km de Balqash. Premier site trouvé pour la réalisation de mon projet photographique. J’ai dormi dans la voiture. 

 Presque toute la nuit, le ciel a été irradié de lueurs électriques, et fréquemment parcouru d’éclairs. Mais c’était si loin, vers l’ouest, que les coups de tonnerre ne sont jamais parvenus jusqu’ici. Il a plu en revanche durant de longues heures.

 Levé dès l’aube, à 4h30. Je commence l’installation du dispositif sans perdre de temps. Le vent est assez faible. Le soleil, tapi derrière les bourrelets de l’horizon, n’a pas encore répandu sa lumière sur le monde. Cette fois je parviens à tendre mon drap à peu près comme il doit l’être, entre les deux poteaux, avec deux cordelettes passant par l’ourlet supérieur et par l’ourlet inférieur. Le vent latéral fait un peu onduler le tissu de façon imprévue, mais l’effet est intéressant. Je cadre l’étendue illimitée de la steppe avec le drap blanc tendu au milieu de l’image, de sorte que le paysage n’est réellement visible qu’entre le bord du drap et le bord du cadre. Je déclenche pour la première fois à la minute même où les rayons du soleil l’atteignent. Je réalise ainsi plusieurs images au fil des variations de lumière, en ajustant souvent la tension du drap pour que sa forme reste aussi rectangulaire que possible, et en tirant régulièrement sur les ourlets afin de limiter la formation de plis. Cela semble réussir. 

 Je voudrais continuer de prendre des images à différentes heures de la journée, ou au moins de la matinée, pour n’en choisir qu’une ou deux à la fin. Mais au bout d’une demi-heure, le vent tourne. Il gagne en force. Je le vois s’engouffrer dans le drap et le gonfler rapidement comme une voile de navire. La toile, incurvée et tendue à l’extrême, semble tout à coup s’animer d’un désir de conquête, comme poussée par une puissante envie de traverser la steppe étalée devant elle, peut-être attirée par l’irrésistible magnétisme de l’horizon vide. Un élément du poteau droit, constitué d’un tube d’aluminium, subit une tension trop forte. En l’espace d’une seconde, il se tord complètement. Toute une partie de l’installation chavire. Certaines cordelettes se détachent. Le drap s’agite nerveusement en l’air, retenu encore par le poteau gauche. C’en est fini. 

 Le tube tordu ne peut plus s’emboîter dans l’autre. Un des deux poteaux est donc totalement hors d’usage, et toute l’installation avec. Ce projet préparé depuis six mois, et dont l’idée me taraude depuis des années, ne sera-t-il né que pour une seule image ? On ne peut pas redresser le tube. Quant à le remplacer, la probabilité que j‘en trouve un du même diamètre dans la prochaine ville étant quasi nulle, je n’y compte même pas. Une solution serait peut-être, une fois à Balqash, de scier la partie tordue. La partie restante, droite, devrait ainsi pouvoir à nouveau s’emboîter dans le second tube. Cela raccourcirait l’un des poteaux d’une quinzaine de centimètres, mais je pourrais égaliser l’ensemble en ajustant la longueur du deuxième poteau. 

 Je remballe tout. Que faire maintenant ? Il n’est que 7h30 ! La montagne se dresse juste derrière moi. Un premier palier facilement accessible se devine à une centaine de mètres en hauteur, surplombant toute la plaine. J’y suis en vingt minutes. 

 C’est comme un balcon, avec sa plateforme rocheuse se terminant abruptement par une falaise. Mais depuis ce balcon j’ai sous les yeux, en contre-bas et au-devant, un déploiement d’espace vide et plat comparable à la vision qu’on aurait depuis le hublot d’un avion. En largeur, cet espace avoisine les cent kilomètres, et en profondeur, peut-être davantage… L’immense lac Balqash se devine presque, à 130 km au loin… Je crois n’avoir encore jamais vu quelque chose d’aussi vaste et vide à la fois. À l’œil nu, aucune construction humaine, aucun tracé de route, rien qui ne soit pas naturel n’est visible, à l’exception de la voiture au pied de la montagne, la ferme aperçue hier étant cachée par un relief. C’est phénoménal ! Quelque chose anime ce vide pourtant. C’est le vent. Il n’a pas besoin d’être puissant pour s’imposer naturellement comme la seule présence occupante. Le simple murmure de son souffle suffit à révéler sa domination invisible de l’espace. Effacé et furtif, il parcourt l’étendue comme un berger son pâturage, même s’il n’a rien sur quoi veiller, car seule compte ici la présence. Dans ce grand vide, quelque chose au moins respire.  De retour en bas, je travaille au journal et quitte les lieux à 11h pour rejoindre la route. Encore faut-il en retrouver le chemin. L’essentiel est de ménager la voiture. Du hors-piste à une pseudo piste, en évitant les buissons nains, puis à la vraie piste, je rejoins la route en un peu moins d’une heure. Direction Balqash, à 150 km au sud.

 Je me trouve à présent démuni, sans mots. Hier en effet j’ai tenté d’exprimer cette sensation particulière consistant à conduire seul sur une route droite qui traverse des espaces confinant à l’illimité. Alors, que dire quand cette démesure est elle-même dépassée ? Rien serait encore le mieux. En fait, rien serait le mot juste. Encore qu’avec des riens, on peut déjà imaginer quelque chose. Par exemple, d’après ma carte, deux villages sont mentionnés sur ces 150 km. Mais en réalité, ce ne sont rien que des lieux-dits, apparemment deux fermes, peut-être désertes. Et la steppe : rien qu’un peu d’herbe. Et encore, de moins en moins, car plus on descend vers Balqash, plus la strate herbacée devient maigre, clairsemée, formant avec le sol graveleux une surface ingrate, d’un indéfinissable gris kaki, dont on ne saurait définir la composition : graminées chétives, mousses, lichens ?... Avec le ciel qui s’est lui-même chargé de nuages, on en aurait presque des réminiscences d’Islande, et de ses sombres et mornes déserts de lave et de scories, couverts de mousses grises. Et tout d’un coup, au milieu de ce décor quasi extraterrestre, vous apercevez au loin un petit veau noir, tout seul. Encore un de ces petits riens qui indiquent la démesure du grand Rien que constitue tout le reste. Et encore autre chose : comme s’il fallait bien vous faire comprendre, à vous, le passant solitaire de cette longue route, que vous êtes en train de traverser, en quelque sorte, un autre monde, on a de place en place érigé, au beau milieu de nulle part, des monuments funéraires, faits le plus souvent de quatre murs à hauteur d’homme, comme un petit pré carré pour l’au-delà. Et nul doute que si vous arrêtez la voiture, et si vous en descendez, vous n’entendrez rien que le silence. 

 Pourtant, je l’avoue, tout ça me grise. Par contre, à la fin du parcours, et justement après un de ces lotissements de monuments funéraires, apparaît soudain, immédiatement à ma droite, quelque chose de parfaitement inexplicable et qui, je le reconnais, m’effraie un peu. Un grand village - le premier depuis Aqtoghay - entièrement détruit. Non pas abandonné ou simplement délabré, mais détruit. Une vision de guerre, littéralement. Comme dévasté, soufflé, réduit pour l’essentiel à un champ de pierres et de détritus. Il n’y a pourtant pas eu de guerre au Kazakhstan. Stupéfait par ce que je découvre, j’avance lentement avec la voiture dans ce qui devait être la rue principale : des pans de murs fragmentés, des amoncellements de pierres et de gravats, des morceaux d’objets jonchant le sol un peu partout, des arbres morts, pas une seule maison intacte, seulement quelques unes encore debout mais ruinées par le toit ou par les murs… Tout ceci au bord d’une grande route, à côté d’un arrêt de bus, à une trentaine de kilomètres de Balqash. Inexplicable. Je descends de la voiture et commence à faire quelques photos. Un véhicule s’engage à ce moment dans la même rue et s’arrête à mon niveau. Le conducteur baisse la vitre et me dit quelque chose. J’imagine qu’il me demande simplement pourquoi je photographie ça - question légitime. Je fais mon numéro habituel pour dire que je suis français et que je ne parle ni kazakh ni russe. L’homme n’a rien de suspicieux ou d’agressif envers moi. Je tente un « why ?... » en désignant le village. Il ne répond pas, bien sûr. Je n’en saurais pas plus. Il repart. Je prends encore quelques photos. De l’une des maisons encore debout au milieu des ruines, sort un homme âgé qui me regarde. Je remonte dans la voiture et continue un peu plus loin vers l’intérieur du village. Celui-ci s’étend sur environ un kilomètre. Tout est en ruine. Rasé à 90 %. Je fais encore quelques photos sans voir personne. Puis je rejoins la route principale par le même chemin. Je n’ai pas compris ce que j’ai vu. Et je n’aurai probablement d’explication de personne au Kazakhstan. Ce village a un nom sur la carte : Shighis Qongirat.  Je n’ai pas d’explication mais, ayant repris la route et parcouru encore quelques kilomètres, je ne peux m’empêcher de faire un lien entre ce que je découvre maintenant, tout aussi sidérant, et ce que je viens de quitter. Cela ressemble à une montagne qu’on aurait arasée juste au-dessus de sa base, à une hauteur d’environ trente mètres, et dont les flancs seraient d’une inclinaison égale et parfaite sur toute sa circonférence… et qui serait verte. À mesure que la route s’en rapproche, je vois apparaître, au pied de cette étrange formation, de gros conduits serpentant au-dessus du sol, des réseaux de lignes électriques, des usines plus ou moins vétustes, diverses installations indéterminées et puis, plus loin, ce qui ressemble à de grands immeubles d’habitation, en ruine, ou en voie de l’être, le tout étalé sur au moins trois kilomètres. 

 Une fois à Balqash, j’ai pu m’informer sur mon téléphone : il s’agit de la mine de Kounrad. À l’origine, c’était la plus grande mine de cuivre de l’ancien bloc de l’Est, directement liée à la création de la ville de Balqash elle-même, en 1937. Elle a été un temps plus ou moins abandonnée. Mais depuis une dizaine d’années, on y pratique une nouvelle technique consistant, par divers procédés chimiques, à récupérer tout le cuivre encore présent dans les terrils amoncelés après des décennies d’extraction, pour en produire à nouveau des quantités énormes et de le vendre à bas coût. Ce qui ressemble, depuis le sol, à une montagne arasée, serait la matière résiduelle de tous ces procédés. Mais ce n’est en réalité qu’une grande ceinture de roche concassée, un rempart qui cache la vraie mine. Derrière ce rempart, il y a un trou d’environ un kilomètre de diamètre, s’enfonçant en spirale dans la terre jusqu’à 400 m de profondeur : une Tour de Babel inversée, en somme. Selon le récit biblique, l’orgueil des hommes à prétendre se hisser, par leurs efforts communs, jusqu’à un niveau de savoir réservé à Dieu, a été puni par la perte du langage universel. Quelle sanction tombera cette fois sur l’humanité avide de puiser jusqu’au fond les ressources de la Terre ? Nous le savons bien, et cette fois-ci ce ne sera pas un mythe. 

 Après le site minier, la route traverse une zone de transition avant la périphérie de Balqash. Je commence à être réellement inquiet. Partout, sur une terre brûlée, sombre et stérile, et sous un ciel gris : des cheminées d’usine crachant des fumées noires ; tout un réseau de lignes électriques à haute tension, avec leurs grands poteaux dressés comme une armée de pantins métalliques ; d’énormes pipe-line à ciel ouvert ; des taudis isolés ; de vieux bâtiments gris et délabrés… et tout de même, parfois, apparaissant au bord de la route de manière inattendue, un arrêt de bus, ou un marchand de kebab. Qu’est-ce que je suis donc venu faire ici ? Et où vais-je atterrir ?

 La route, bordée de hauts lampadaires, trace une ligne droite à travers cette zone. On aurait pu tourner ici un film dystopique sans avoir besoin de créer le décor. Peu à peu, une agglomération commence à prendre forme, avec ses barres d’habitation grises et vétustes, érigées au-dessus d’une steppe malmenée par des bulldozers. Rien qui ne donne envie de s’arrêter. Puis la route devient une longue avenue, en chantier de tous côtés, avec des immeubles et divers commerces. La seule chose rassurante est, encore une fois, l’aspect des gens qui vivent là. Ils sont décontractés, propres, n’ont rigoureusement rien de misérable ou de sombre. Comme partout, cette dichotomie entre le cadre de vie, négligé voire inquiétant, et l’impression générale de bien-être de la population, est frappante. 

 J’arrive enfin dans ce qui semble être le centre-ville, plus conforme à ce j’imaginais, mais que l’on peut difficilement qualifier d’agréable. J’ai encore un long moment d’inquiétude en commençant à chercher un endroit où dormir. Mon téléphone me fournit des propositions dont je n’arrive pas à déterminer s’il s’agit d’hôtels ou de chambres d’hôtes, et lorsque j’essaye de me rendre sur place, rien n’est indiqué nulle part. Mais la chance me sourit. En plein centre-ville, à deux pas du parking où je commençais à désespérer, près de l’avenue principale, je tombe sur un hôtel de pseudo-luxe. Tout en se donnant des airs de petit palais ouvert sur une grande esplanade, rien, extérieurement, ne manifeste qu’il s’agit d’un hôtel, le nom-même d’hôtel y étant absent. La conversation avec la réceptionniste se fait une nouvelle fois par l’intermédiaire d’une traductrice parlant anglais, au moyen d’un téléphone que l’on s’échange après chaque phrase. Mais peu importe : j’ai une chambre pour 25 euros, je peux prendre une douche et faire laver mon linge - même si l’exercice de communication pour y parvenir fut encore long et compliqué. Après toute cette série d’impressions sinistres, quel soulagement !

 Une fois douché, je me rends directement sur les bords du lac Balqash, à 300 m d’ici, sous une chaleur accablante. En front de mer, s’alignent quelques modestes barres d’habitation au crépit dégradé. On finit d’aménager une promenade le long de la petite plage. Il y a quelques personnes dans l’eau et d’autres qui bronzent en famille sur le sable. De hautes cheminées d’usines fument à quelques encâblures, visibles où que l’on soit sur la plage. Je trempe un peu les pieds. L’aspect de l’eau ne donne pas d’autres envies. Et la réputation du lac, à la fois l’un des plus pollués et l’un des plus grands du monde, avec ses 600 km de longueur, est dissuasive. 

 La quête d’un endroit où manger me prend encore près d’une heure, émaillée de déconvenues, soit que je me heurte à des devantures fermées, soit que l’on ne sache pas me dire ce qu’il est possible de manger, soit que l’aspect ne me donne pas envie d’entrer. Je finis dans un petit restaurant en sous-sol, totalement désert, mais bien accueilli par deux jeunes filles, et où j’ai finalement très bien mangé. 

 Encore une fois, la vie d’un voyageur ici semble être un balancement continu entre dépit et satisfaction, la marche des deux allant globalement dans le sens de l’arrangement des choses. 

 Après quelques pages de journal dans la chambre, je fais un tour en ville. La nuit est déjà tombée. Dans quelle ville de 80 000 habitants, en France, trouverait-on autant d’animations un dimanche soir ? Sur la grande esplanade centrale, une quantité de jeux et d’attractions de toutes sortes, égayés par une multitudes de lumières colorées, sont mis en place pour les enfants. J’ai d’ailleurs remarqué que ceux-ci faisaient l’objet d’une grande attention dans le pays. Par exemple, le moindre petit village rural, si retiré qu’il soit, est nécessairement équipé d’au moins une aire de jeux. Mais ici, ce soir, c’est vraiment la fête. La nuit, les chaussées défoncées et tous les désordres de la ville ne se voient plus. Il ne reste que la gaieté des lumières et des enseignes, la mine décontractée des familles qui se promènent, les boutiques où l’on peut acheter de quoi boire et manger à n’importe quelle heure, le chahut bon-enfant des jeunes qui se retrouvent, les petits conciliabules féminins sur les bancs… 

Extrait N°6

Mardi 29 juillet :

Près d’Aqshataw, village en ruine, entre Balqash et Karaganda. Après une deuxième nuit dans la steppe, je rejoins l’embranchement de l’autoroute, en quête d’un nouveau site pour mon projet photographique.

 … Je prends un café imbuvable dans une triste bicoque faisant office de restoroute, tenu par une serveuse à la triste mine. J’essaye de lui demander pourquoi le village se trouve dans un tel état de désolation. Mais bien sûr elle ne comprend pas ma question. Pour ce qui est des toilettes, elle m’indique un cabanon dehors, dans une zone de rebut qui précède la steppe et où s’entassent les gravats et les pneus de voitures. À l’intérieur, la crasse et la ruine sévissent autour d’un large trou duquel remonte une puanteur qui va jusqu’à piquer les yeux. Il est 14h. À partir d’ici je n’ai que deux possibilités : soit je continue sur l’autoroute en direction du nord, et dans ce cas je rejoindrai Aksuw-Ayuwli - où je suis déjà passé jeudi - d’ici une centaine de kilomètres ; soit je prends une route ordinaire qui rejoint, en ligne droite, la ville d’Aqadir, à l’ouest, distante également de cent kilomètres, avec rien d’autre que la steppe entre ici et là-bas. Je choisis la deuxième.

 Sur ma carte, cette route est indiquée comme une route principale. Mais après seulement deux ou trois minutes, je m’interroge. Large, oui, au moins douze mètres. Mais dans quel état ? Le revêtement d’asphalte, composé de beaucoup de graviers et de peu de bitume, est très irrégulier et fortement déformé. Je continue malgré tout en pensant que ce n’est peut-être qu’une portion de la route qui est dans cet état. Mais cela s’aggrave. Après quelques kilomètres, deux camions, qui d’abord me suivaient, s’engagent sur une piste parallèle en terre, et me dépassent rapidement, pour disparaître au loin quelques minutes plus tard dans un nuage de poussière. La route est donc si mauvaise que les gens du coin auraient pris l’habitude de lui préférer cette voie alternative ? Et il n’y a que moi qui ne le sache pas ? Je me pose bien sûr la question de faire demi-tour mais, à part faire à nouveau cent kilomètres d’autoroute pour me retrouver là où je n’ai pas envie de revenir, je n’ai pas d’autre choix que cette route-là. Quant à suivre la piste parallèle, d’abord je n’y vois pas d’accès possible depuis le bas-côté, et puis si elle est bonne pour des camions, elle ne l’est pas forcément pour une voiture, surtout sur aussi longue distance. Ma vitesse maximale est de 30 km/h, mais je reste le plus souvent à 20 km/h, et parfois à 10. Je ne rencontre pas cent mètres de route à peu près convenable. Il y a des trous partout. Il faut soit les contourner, soit passer dessus en freinant et en roulant au pas. Il y a aussi de longues fissures dans le sens de la largeur, qu’on ne découvre qu’à dix ou quinze mètres, et si l’on passe dessus un peu trop vite, une violente secousse se produit. Parfois, il est préférable de rouler sur les bas-côtés, à droite ou à gauche, car le revêtement y étant complètement disparu, on ne roule que sur du gravier, et les irrégularités sont moins abruptes et violentes que sur la partie centrale. De toute façon, à part encore trois gros camions qui m’ont doublé, j’ai la route pour moi tout seul. Pas une seule voiture. En une heure, j’ai parcouru 20 km. De chaque côté : la steppe. 

 Malheureusement, cette route semble être un peu à l’image de presque tous les types d’ouvrages qui se font ici. Les chaussées, les trottoirs, les bâtiments, les aménagements extérieurs ou intérieurs, relèvent très souvent du bricolage plus que de l’ingénierie ou du savoir-faire. Hormis dans certains quartiers d’Almaty, et sûrement aussi dans la capitale Astana, on a souvent l’impression que les choses sont soit en train de se faire, soit en train de se défaire, et entre les deux on rafistole comme on peut. Rien ne semble conçu pour durer. Cela vient-il de l’héritage soviétique où la priorité était de construire, quel que soit le contexte - même défavorable, et quels que soient les moyens - souvent manquants, et où l’idéologie seule était sensée faire tenir les choses ? Peut-être, car j’ai vu un peu la même chose en Bulgarie. Mais à cela doit s’ajouter aussi la culture ancestrale du nomadisme, sur laquelle est venue brutalement s’imposer le communisme. Les nomades, dans toute leur histoire, n’ont eu à construire ni de routes ni de bâtiments, qui sont finalement des choses récentes pour eux. Il reste toutefois que si l’économie du pays étaient mieux orientée, ces problèmes seraient assez facilement surmontés. Les Kazakhstanais avaient-il besoin en priorité d’une capitale truffée de caprices architecturaux grandiloquents et coûteux, quand une partie de leur réseau routier est quasiment impraticable ? 

 Je prends mon mal en patience. Peu importe le temps qu’il faudra, l’essentiel est que la voiture tienne. Donc je la ménage en évitant les trous au maximum, quitte à rouler très lentement. Je me suis promis de faire une pause et de casser la croûte au cinquantième kilomètre. Facile à savoir : des petits écriteaux indiquent le kilométrage. C’est d’ailleurs comique car, sur cette route désastreuse depuis probablement des décennies, on a quand même pris soin d’installer récemment toute une signalétique de sécurité, comme par exemple, après une longue ligne droite de vingt kilomètres, un panneau indiquant un léger virage ; ou bien un autre interdisant de doubler dans une côte à peine identifiable comme telle ; autant de signalisations qui sont totalement hors de propos vu l’état de la route elle-même. Quant à la piste parallèle, je ne sais pas si elle existe toujours, mais je n’ai plus vu aucun véhicule sur le côté depuis longtemps. 

 Je passe l’écriteau du quarante neuvième kilomètre, près d’une petite installation électrique, quand je vois sur la route une femme assise par terre, presque allongée même, et sans bagage ni sac. Elle lève le bras en me regardant passer. C’est le geste de l’auto-stop ici, comme le pouce levé chez nous. Rien ne me donne envie d’arrêter, mais on ne peut pas laisser une personne seule en plein milieu du désert sous un soleil écrasant. Or c’est bien la situation qui se présente en ce moment. Je sors de la voiture et m’approche d’elle. Elle se relève et semble me demander quelque chose. Une fois que je lui ai fait comprendre que je ne parlais pas sa langue, je lui demande par geste si elle veut que je l’amène à Aqadir, puisqu’il n’y a rien d’autre qu’Aqadir tout le long de cette route. Sa réponse n’est pas claire. Peut-être veut-elle que je la laisse à un autre endroit, quelque part sur la route. Je ne comprends pas vraiment. D’une bonne quarantaine d’années, elle est plutôt calme et s’exprime avec une certaine lenteur. Peut-être est-elle juste un peu assommée par le soleil, ayant la tête nue. En tout cas elle ne présente rien d’alarmant. Par obligation morale plus que par altruisme, je la fais monter à l’arrière et nous partons. 

 Elle continue de parler toute seule en kazakh dans mon dos. Je lui donne à boire de l’eau. Nous roulons ainsi pendant un ou deux kilomètres. Puis, me tapant doucement sur l’épaule, elle me signifie de faire demi-tour, comme si j’avais déjà dû la laisser descendre quelque part. Je fais donc demi-tour et reviens exactement à l’endroit où je l’ai trouvée. Toujours dans la voiture, elle me parle et me fait des signes, peut-être pour m’indiquer un autre endroit, je ne sais pas. Pourtant il n’y a rien d’autre ici. Nous nous parlons évidemment sans nous comprendre, pas même sur un seul mot. Mais je commence à sentir que même si nous avions parlé la même langue, je ne l’aurais quand même pas comprise… 

 À la fin, je sors de la voiture et lui demande d’en faire autant. Je continuerai seul. Elle ne sort pas tout de suite et continue de me parler, cette fois de façon plus suppliante. De mon côté je me montre plus ferme, et elle finit par sortir. À ce moment, un gros camion est à l’approche, le premier depuis longtemps. Je lui fais signe d’arrêter. Je veux saisir cette occasion pour ne pas prendre la responsabilité d’abandonner cette femme seule sur la route, et peut-être aussi pour avoir la confirmation, si les personnes à bord parviennent à la questionner, qu’elle est tout simplement dérangée. Le camion s’arrête. Trois hommes à bord. J’essaye tant bien que mal de mimer la situation, en y ajoutant quelques mots d’anglais, de russe, et même un peu d’islandais qui sortent malgré moi. De leur côté, ils interrogent assez sévèrement la femme. Après quelques minutes d’échanges, où je ne sais pas très bien qui a compris quoi, je salue toute la compagnie, remonte dans la voiture et démarre, bien content de cette issue. 

 Il ne me reste plus que la route à gérer de nouveau. Un peu plus loin, le même camion me double, le passager me faisant un signe amical de la main. Encore quelques kilomètres passent. Puis le camion, toujours resté à portée de vue, s’arrête. Une fois que je m’en suis rapproché, le chauffeur descend et me fait signe d’arrêter. Visiblement, l’affaire a suscité des débats dans la cabine, et on aimerait mieux comprendre ce qui s’est vraiment passé. Je renouvelle ma version de l’histoire. À la fin, l’homme réussit à sortir le mot « crazy ! ». On s’est donc compris. Les deux autres hommes nous ont rejoint. Je n’ai pas l’impression que la femme soit avec eux dans la cabine. Elle serait donc restée là-bas. Ensuite, ils se montrent tous un peu curieux de ma présence ici, pas ordinaire en effet pour un touriste, puisque c’est ainsi que je me suis présenté tout à l’heure. Je déplie la carte sur le capot de la voiture, leur montre mon parcours, mime la prise de photos et les nuits sous la tente, répète « Krasiva ! » en montrant le paysage, et ils semblent avoir compris l’idée générale, même si elle leur paraît probablement loufoque. Finalement on se salue et chacun reprend sa route. 

 Je réussis quand même à faire ma pause casse-croûte vers le 65ème kilomètre. Là, une voiture me double. C’est la première de tout le trajet, dans un sens comme dans l’autre. J’ai juste le temps d’apercevoir de jeunes hommes à bord, dont un qui me regarde d’un air amusé. Est-ce le fait de me voir avaler tranquillement mon sandwich en plein milieu de nulle part qu’il trouve drôle ? Ou bien la femme est-elle à l’arrière, et m’aurait-elle désigné comme celui qui ne comprenait rien tout à l’heure ? Je ne le saurais jamais. Loin devant, plusieurs camions sont en train de décharger de gros tas de gravier au milieu de la route, à intervalles réguliers, en vue d’un rafistolage provisoire. Heureusement, la voie est assez large pour passer à côté. 

 Je commence à bien m’adapter à la situation et, avec la lumière de fin d’après-midi qui met à présent le paysage en valeur, j’y trouve même une certaine satisfaction. D’autant qu’une magnifique surprise me tombe sous les yeux. J’aperçois à gauche, à environ 300 ou 400 mètres, une dizaine d’animaux en train de courir avec une grande vélocité à travers la steppe. Ce ne sont pas des chevaux. D’après leur gabarit et leur allure, il ne peut s’agir que d’antilopes saïgas, une espèce devenue rare en Asie centrale, et qui a même été en voie d’extinction ces dernières décennies. Elles se caractérisent en particulier par un museau proéminent, comme un début de trompe. Je n’aurais jamais espéré en voir de mes yeux, c’est donc une grande chance. 

 Vers le 80ème kilomètre, la route devient un peu meilleure. Mais il est déjà 18 h et je n’ai pas l’intention de passer la nuit à Aqadir. Je regarde la steppe à droite, immense, plate, belle et facile d’accès. Et si je dormais là ? Par chance, un début de piste se présente sur le bas-côté de la route. Je m’y engage et la suis sur près de deux kilomètres, avant de m’en écarter d’une centaine de mètres afin d’atteindre un subtil renflement du terrain. On ne peut pas dire qu’une fois dessus je domine vraiment la steppe, mais c’est quand même mieux qui si j’étais juste au ras de celle-ci. L’endroit est très bien. Je ne prends pas la peine de commencer à installer le dispositif car le soleil sera voilé d’ici peu, et je ne sais pas quelle sera la bonne orientation par rapport au soleil demain matin. 

 De me voir seul ici au milieu de la steppe, étalée à perte de vue dans toutes les directions, avec juste quelques reliefs lointains vers l’horizon, en particulier après cette journée étrange et qui se termine finalement bien, me met dans une sorte d’exaltation. En regardant autour de moi, je ne peux m’empêcher de répéter à voix basse : « C’est incroyable !… C’est incroyable !... »

 Cette fois je plante la tente pour mieux dormir. Quand je cesse tout mouvement, le silence est absolu. L’odeur de thym qui caractérise la steppe monte doucement à mes narines. Une fois la nuit tombée, les lumières d’Aqadir apparaissent dans le lointain. 

 

 

Mercredi 30 juillet :

 Un étrange grondement sourd, venant de loin et à peine audible, a résonné par intermittence toute la nuit, et encore ce matin. Passages d’avions en haute altitude ? Non, les grondements duraient trop longtemps. Tonnerre lointain ? Non, ils étaient trop réguliers. Ce matin, j’ai l’explication. Au fond de la steppe, près d’Aqadir, à quinze ou vingt kilomètres de distance, je distingue un long convoi de wagons avançant avec lenteur, lourdement, faisant l’effet d’un trait droit qui se déplace insensiblement dans le paysage. C’est la ligne reliant Almaty à Astana, via Karaganda. 

 Levé de nouveau à 4h30. Le vent est faible. J’installe le dispositif pour qu’il soit prêt dès les premiers rayons. Mais quand ils émergent dans mon dos, je réalise que j’ai mal estimé l’orientation. Mon ombre et celle du drap, projetées au sol, sont visibles dans le cadre. Il faut désaxer l’ensemble. Et cette fois, c’est la bonne ! L’effet de surgissement de ce rectangle blanc dans un paysage lui-même assez radical, a quelque chose de surnaturel et d’énigmatique qui me semble pas mal. 

 Le vent devient trop fort à partir de 6h30. Je retire juste le drap en espérant pouvoir recommencer plus tard dans la matinée avec une autre luminosité. Mais le vent persiste, et finalement je remballe tout, aussi bien le dispositif que la tente. Je me rapproche alors de la piste en voiture et, une fois garé à côté, commence à travailler au journal, installé sur le siège du passager. Une masse nuageuse obscurcit la région d’Aqadir et la fait disparaître peu après dans le flou de la pluie. Une demi-heure plus tard, celle-ci arrive jusqu’à moi, lavant gratuitement la voiture, qui en avait besoin. Puis elle continue son chemin en laissant un ciel dégagé.

 En milieu de matinée, j’entends le bruit d’une moto qui s’approche. Un homme arrive depuis le fond de la steppe, du côté opposé à la route. Il s’arrête à mon niveau. S’il avait été à cheval, il aurait été parfaitement semblable au cavalier qui s’était planté devant ma tente il y a deux semaines, dans la vallée de Karkara. Même regard silencieux, même impassibilité, même posture exprimant à la fois la possession du terrain, la maîtrise de la situation, et l’attente d’explications. Je le regarde également à travers la fenêtre ouverte de la voiture. Puis j’esquisse un léger sourire, sensé relever l’aspect tout de même amusant de la situation, et commence à me présenter de la manière habituelle, comme un touriste français ne parlant ni russe ni kazakh. Il ne comprend pas tout, mais une ombre de sourire apparaît dans son regard. Il descend de la moto, je sors de la voiture. L’homme a une cinquantaine d’années, il est caparaçonné de la tête au pied comme tous les motards kazakhs, porte une chapka sur la tête et un casque par-dessus, a le visage assez hirsute et la peau particulièrement tannée, presque rougie par le soleil. Je renouvelle mes explications, mime la prise de photos, indique l’endroit où j’ai campé, etc. « -Tourist ? » s’exclame-t-il. Puis il part d’un grand éclat de rire. D’un geste il balaie l’espace autour de nous en disant quelque chose comme : « Mais qu’est-ce qu’il y a à voir ici ?!... » Il se tape sur la cuisse et me regarde encore sans en croire ses yeux. C’est sur cette base que nous essayons de communiquer pendant un bon quart d’heure. Il s’exprime avec beaucoup d’exclamations et de grands gestes. Ne paraissant pas franchement convaincu par mon histoire de photos, il demande à voir mon appareil. Je lui montre alors quelques paysages, en prenant bien soin d’éviter celles de mon projet pour ne pas ajouter de la confusion dans son esprit. Encore sceptique, il ramasse par terre quelques petits cailloux blancs - un genre de quartz ordinaire qui jonchent le sol ici, et me demande, avec le sourire malicieux de celui qui pense avoir percé le secret de son interlocuteur, si ce n’est pas plutôt ça qui m’intéresse. Mon expression devant ces cailloux le convainc que non. Il me confirme qu’il est le propriétaire de ce bout de steppe. La question de savoir comment il est possible, dans ces espaces sans bornes, de délimiter une propriété me vient à l’esprit, mais je n’imagine même pas essayer de la poser. J’arrive quand même à comprendre qu’il a sa maison quelque part au bout de la piste, derrière ces reliefs là-bas. Je le sens encore un peu insatisfait par les raisons que je lui ai données pour justifier ma présence ici : « - Voiture en panne ?… Plus d’essence ? » demande-t-il à tout hasard, en utilisant toutes sortes de gesticulations et de mots russes pour se faire comprendre. Décidément, je dois être le premier touriste qu’il voit ici de toute son existence. Enfin je lui demande s’il veut bien que je le prenne en photo à califourchon sur sa moto. Il acquiesce d’abord, se met en place, puis change d’avis et se retire du cadre. Déjà à Kegen, j’avais remarqué que les hommes un peu âgés n’aimaient pas qu’on les photographie. Un reste de superstition, probablement. Pour le rassurer, je lui fais comprendre que je pars dans une heure pour Aqadir. Apparemment content, il enfourche sa moto, lance un « Davaï ! », et se met à filer en direction de la route...

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